18 min read

5ème division. Section AC2.

Relisez l'en tête à voix haute. 5ème division. Section AC2. Vous entendez quoi. Une administration française. Ou un titre d'album de rap.
5ème division. Section AC2.

5ème division. Section AC2.

Quatre lignes d'en tête. Ministère de la Justice. Liberté Égalité Fraternité. 5ème division. Section AC2. Sous le logo bleu blanc rouge. Avec le bon papier. C'est ce que j'ai retiré à la poste hier matin, dans une enveloppe recommandée.

Le papier est un réquisitoire définitif. Le procureur de la République insiste pour que la juge prononce un procès. Pas contre moi seul. Avec Juan Branco. Au même banc. Pour une phrase qui n'est pas dans mes textes. Elle figure dans la préface d'un livre signé par Juan. Le procureur écrit qu'il pense qu'elle est de moi. Il ne le démontre pas. Il pense. Et sa pensée devient l'élément central d'un acte de poursuite. C'est, je crois, inédit dans la manière française d'envoyer quelqu'un en correctionnelle.

Relisez l'en tête à voix haute.

5ème division. Section AC2.

Vous entendez quoi. Une administration française. Ou un titre d'album de rap.

Moi j'entends les deux. La République glisse à la milice en quatre lignes d'en tête. Sans bruit. Avec le bon papier.

Ça pourrait être un escadron au Chili sous Pinochet. Une brigade en Argentine sous Videla. Une division en Birmanie aujourd'hui. C'est en France. En 2026. C'est l'État qui poursuit. Pour avoir écrit.

L'intitulé officiel de cette section, sur le papier, est protection des libertés fondamentales de la presse, autorités publiques et affaires militaires. La section qui, dans cette République, est censée protéger la liberté de la presse, requiert mon renvoi en correctionnelle pour avoir écrit. Il faudra qu'un jour, dans un cours de droit, on demande à ces magistrats s'ils relisent l'intitulé de leur propre service avant d'aller au bureau le matin.

Si j'en fais une chanson, ils activent les huit mois de prison. C'est la question qui me tient depuis hier. Parce que la rime tombe toute seule, c'est ça le problème. Cinquième division section AC2. Huit mois ferme pour avoir mis ça en chanson. C'est trop bon pour ne pas être chanté. Je ne sais pas encore si je le ferai. Je sais qu'il fallait au moins l'écrire ici, dans un livre ou une lettre, parce que dans un livre on a le droit.

Le procureur réclame ce procès au nom, entre autres, de Cyril Hanouna. L'animateur de télévision qu'on présente parfois comme le beau fils du président. L'homme qui joue le trumpiste à la française, le Zelensky de la liberté d'expression, alors qu'il a passé sa carrière à insulter en direct des gens de gauche, Mélenchon, ses proches. Il a été condamné pour cela. Mais ces condamnations là, comme celles de Rudy, ne le concernent plus. Quelles que soient les erreurs, qu'elles soient hors la loi ou non, ces gens là doivent être protégés, parce qu'ils sont, selon eux, au dessus de la République, du soleil, et de Dieu.

Et c'est lui, désormais, que la République Française défend. C'est lui qui obtient un procès contre un auteur et un avocat écrivain. C'est lui qui, en 2026, mobilise une section du parquet de Paris pendant des mois.

C'est incroyable que quelques petits procureurs puissent mettre Cyril Hanouna au dessus de Platon. Avec Rudy, déjà, c'était humiliant. Devoir signer publiquement, dans un mea culpa précédent, que Rudy Reichstadt était une sorte de Léonard de Vinci de l'information. Aujourd'hui, je sens la suite. Un autre mea culpa, où je devrai écrire que Cyril Hanouna est la quintessence de l'intelligence française contemporaine. Le procureur pense, et je dois signer.

Je ne signerai pas. C'est dans ce livre que j'écris ce que j'aurais dû écrire au lieu du premier. Que Rudy n'est pas Léonard de Vinci. Que Hanouna n'est pas la quintessence de quoi que ce soit. Que la honte d'en arriver à devoir béatifier un mec qui sentait le derrière des chiens en direct, qui mettait des nouilles cuites dans des caleçons, n'est plus tenable. Et que le mea culpa de 2025 n'a rien fermé. Il a été versé au dossier comme une pièce supplémentaire, pour réclamer ce procès. Ne signez plus jamais un mea culpa à blanc. La servitude française se nourrit de votre politesse.

J'ai posé la question à l'agent qui m'a remis le réquisitoire. Trois quatre ans après, vous ne trouvez pas que les agents d'État ont autre chose à faire ? Que les juges ont peut être autre chose à faire ? Que la brigade des crimes contre l'humanité a peut être autre chose à faire avec l'Ukraine, Gaza, ce qui se joue en Françafrique ? Vraiment ?

La réponse a été non. Avec brutalité. Hanouna et Rudy étaient plus importants. Les mots contre eux sur les réseaux sociaux étaient plus importantes. Plus importantes que les crimes contre l'humanité.

J'en ai un peu marre. Je suis un peu fatigué de tout ça.

Et pendant ce temps, Madame.

Pendant la même semaine où le réquisitoire arrive chez moi, l'AFP sort une dépêche internationale sur la souffrance personnelle de la Première Dame. La noirceur du monde qu'elle dit voir. Les cyber harceleurs qui lui auraient gâché son année. Cosette à l'Élysée. Elle pleure sur les ondes de Bernard Montiel sur toutes les radios de la matinale. Elle pleure dans les pages d'un magazine que je ne nommerai pas, parce que je n'ai pas envie de le faire vendre. Elle pleure avec, à la régie, ce qu'on appelle dans cette histoire les Mouchard père&fille, journalistes et éditorialistes proches de la cellule communication de l'Élysée, qui orchestrent le grand publi reportage de la souffrance présidentielle.

Pendant la même semaine, dix professeurs et citoyens ont été condamnés. Pour des tweets. Tapés sur leur canapé, le soir, à minuit, parce qu'ils étaient en colère. Condamné et bientôt ponctionnée de 10 000€ sur leurs salaires. Stage de rééducation. A leur frais. Plus le droit de parler non plus. Et parmi eux, la maman qui s'occupait des enfants en situation de handicap à l'Éducation nationale.

Depuis sa condamnation, je n'ai plus de nouvelles d'elle. Je vais l'écrire ici, parce que dans un livre on a le droit. J'ai peur. À force de la traîner devant des juges, à force de la faire pleurer en audience, j'ai peur qu'on l'ait poussée vers quelque chose qu'on ne pourra plus rattraper. Je n'affirme pas. J'ai peur. Si vous me lisez et que vous savez où elle est, dites le moi. Discrètement. Je demande juste un signe que cette femme est encore vivante.

Elle, ces dix là, et les autres, ce ne sont pas des gens malveillants. Ce sont des gens du quotidien. Ils sont en train d'être démolis. Et pendant qu'ils sont démolis, Madame fait des doubles pages sur sa souffrance, et on demande aux Français, et notamment aux féministes, de se mettre à genoux devant l'icône.

Madame, je n'irai pas plus loin. Je n'ai pas le droit de me prononcer là dessus. Je note simplement, parce qu'il faut bien qu'à un moment quelqu'un l'écrive, on accuse souvent de ce qu'on est.

Il y a six mois, vous étiez encore la guerrière. Coup pour coup. Aujourd'hui, Cosette. Il faut choisir.

This post is for paying subscribers only